Zurich, 1919.
La pièce centrale d’un
appartement. Cet appartement est composé de deux chambres et d’un
salon-cuisine. Une chambre se trouve à gauche, l’autre à droite. Au fond de la
pièce il y a une porte qui donne sur le couloir intérieur de l’immeuble.
La pièce est un véritable capharnaüm ; il y a une multitude d’objets
divers et variés, en particulier des statues, des affiches jaunies, des fils
qui pendent, des vêtements éparpillés.
Le rideau se
lève.
La pièce est vide.
L’inspecteur Gerda Tolstoï entre par la porte du fond.
Elle porte un imperméable.
Elle s’avance, regarde de tous les côtés.
Elle s’immobilise.
Elle réfléchit.
TOLSTOÏ : Il y a du corossol épineux dans le
pâté, mais ce n’est pas une raison pour se laisser dépérir comme un homophone
solitaire…
L’inspecteur va
vers la gauche, fait demi-tour, va vers la droite.
Elle revient au centre.
Elle regarde encore.
Puis elle sort de la pièce.
Un temps.
Jane Kallagan arrive.
Elle va vers le fond et prend des épingles à linge.
Molly entre à son
tour, avec dynamisme.
Elle regarde
Kallagan sans prononcer un mot.
Molly danse à l’avant-scène.
Elle danse assez maladroitement ; on constate immédiatement qu’elle n’est
pas une excellente danseuse.
Derrière elle, au fond, Jane
Kalagan s’active sans se préoccuper de Molly. Elle est en train de lier des
épingles à linge en tas ; elle utilise une vulgaire ficelle. Elle a déjà
plusieurs tas.
Molly danse durant deux ou
trois minutes, sans mot ni musique.
KALAGAN : J’ai toujours
apprécié les sonates de Haydn.
Silence.
Molly danse toujours.
KALAGAN : Je conçois aisément
que j’ignore tout de la gamme diatonique.
Molly continue de danser.
KALAGAN : Molly ?
Molly s’arrête de danser.
KALAGAN : Molly ?
MOLLY : Soupir.
KALAGAN : Molly… Ma nouvelle
œuvre artistique prend forme. Elle naît !
MOLLY : Ma chorégraphie a le
choléra.
KALAGAN : Tu seras bientôt une
grande danseuse, Molly.
MOLLY : Déflagration.
KALAGAN : Tu as du sang russe
et les russes ont la danse dans le sang.
MOLLY : Soupir.
KALAGAN : Le soupir, c’est ce qui reste quand on perdu la clef
du placard.
MOLLY : Soupir bis.
KALAGAN : Je te sens désabusée…
Mélancolique… Qu’as-tu Molly ?
MOLLY : Je n’y arriverai
jamais, Jane.
KALAGAN : Allons, ce n’est
qu’une dépression passagère. Tu débordes de talent, Molly. Une grande danseuse.
MOLLY : Non.
KALAGAN : Mais si… Une grande
danseuse… Nous sommes en 1920, dans un an, peut-être moins, tu seras célèbre
dans toute l’Europe. A Prague, à Vienne, à Paris. Et ici, à Zurich. Tu seras la
reine de Zurich.
MOLLY : Dans la nécropole
des artistes sans talent.
KALAGAN : Je t’interdis le
désespoir aujourd’hui. C’est un grand jour. J’achève une œuvre qui fera date
dans l’histoire de l’art.
MOLLY : Ce sont mes épingles à
linge, Jane.
KALAGAN : Tu te trompes… Voici
les Japonais ! (Il montre un tas
d’épingles) Et ceux-ci sont les Allemands ! (Il montre un autre tas d’épingles) Et là, voici une carte du
monde ! (Il montre une carte géographique)Je vais coller chaque groupe à un endroit précis.
MOLLY : Quel est le titre de
ton œuvre, Jane ?
KALAGAN :
« Accrochez-vous ! »
MOLLY : N’est-ce pas trop
provoquant, Jane ?
KALAGAN : Névrosé et
provoquant, oui. Je suis une artiste Dada, j’ai pour mission de provoquer,
Molly.
MOLLY : Soupir...

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